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  • Le Maroc, un pays à la dérive

    Depuis décembre dernier, le mois au cours duquel il a rétabli ses relations diplomatiques avec Israël, dans la foulée des trois normalisations arabes avec ce dernier, le Maroc a beaucoup fait parler de lui, mais à aucun moment de façon à le grandir aux yeux du monde. Le premier dérapage de la série, c’est en mars dernier qu’il l’a commis, lorsque son gouvernement a pris l’étrange décision de couper tout commerce avec une ambassade implantée sur son sol, celle de l’Allemagne, coupable à ses yeux d’avoir rappelé son attachement au droit international relativement à la question du Sahara occidental.

    Faute de pouvoir rompre ses relations diplomatiques avec un pays qui compte sur la scène internationale, il met en quarantaine son ambassade, un morceau de lui sur lequel il peut en effet exercer des représailles. Il n’allait pas se contenter de cette première réaction contre ce qu’il a appelé l’«activisme antagonique» de l’Allemagne, à la suite de la reconnaissance de la «marocanité» du Sahara occidental par le président sortant américain Donald Trump, puisqu’il s’est résolu à rappeler son ambassadrice à Berlin pour consultations.

    De son point de vue, ce qui aurait été convenable de la part de l’Allemagne, c’était de s’aligner sur l’initiative américaine, ou à tout le moins de ne pas partir en campagne contre elle, en aucune façon de rappeler que sa propre position sur le sujet restait quant à elle conforme au droit international.

    Après l’Allemagne vient le tour de l’Espagne d’être prise à partie, pour avoir accepté que le président sahraoui, Brahim Ghali, vienne se faire soigner chez elle des suites de sa contamination par le Covid-19. A la différence de l’Allemagne qui n’a que son ambassade au Maroc, peu de chose donc pour exercer sur elle un chantage fructueux, l’Espagne y a Ceuta, en plus de Melilla, toutes deux à portée de représailles bien plus douloureuses. Le Maroc a vite fait de submerger la première de milliers de migrants, à la fois pour la désemparer, se rire de ses tentatives pataudes de repousser les vagues humaines déferlant sur elle, et pour l’Espagne forcer soit à chasser le patient sahraoui, soit à le lui livrer. Il n’a obtenu ni l’un ni l’autre, mais une méfiance accrue de l’Espagne, outre une condamnation de son chantage à l’émigration par l’Union européenne. C’est au mois de mai que tout cela s’est produit.

    Le meilleur est pour la suite, pour aujourd’hui justement, avec l’éclatement d’une affaire d’espionnage de portée mondiale, dans laquelle il tient la vedette aux côtés d’Israël. Lui-même, contrairement aux autres Etats mis en cause, ne s’est pas contenté de se servir du logiciel espion israélien Pegasus à des fins de politique interne, mais pour surveiller à leur insu des personnalités françaises, à côté de journalistes connus, dont Edwy Plenel.

    Parmi les chefs d’Etat et chefs de gouvernement figurant dans la longue liste des personnes ciblées, il y a le président français, dont l’un des portables a pu être infecté par Pegasus, auquel cas c’est le Maroc qui serait responsable. Une expertise est en cours pour tirer cela au clair. Si elle confirme l’implication du Maroc, les relations avec la France, son meilleur soutien dans le conflit du Sahara occidental, risquent de beaucoup changer. Or ce n’est pas là les seules récentes dérives marocaines.

    Il y a aussi celle qui nous concerne nous Algériens directement, qui a vu l’ambassadeur marocain revendiquer auprès des membres de l’Organisation des pays non-alignés l’indépendance de la Kabylie, c’est-à-dire son soutien entier aux thèses séparatistes du Mak. Il est impossible de faire plus pour achever de détériorer les relations avec l’Algérie.

    Des dizaines de milliers de téléphones mis sur écoute : Le Maroc impliqué dans un grave scandale d’espionnage

    Une quinzaine de médias internationaux ont révélé l’un des plus grands scandales d’espionnage de la décennie, dans lequel est impliqué le Maroc qui a mis sous surveillance des journalistes marocains, une trentaine de professionnels de médias étrangers, ainsi que des responsables politiques de différents pays. En effet, le Maroc s’est empêtré dans une nouvelle affaire d’espionnage à l’aide d’un logiciel israélien nommé «Pegasus», prouvant ainsi des informations récurrentes sur une collaboration avec Israël dans le domaine de l’espionnage remontant à soixante ans.

    Par Meriem Benchaouia

    Sur les 50 000 numéros pistés, le Maroc, à lui seul, a pu accéder au contenu de dix mille téléphones, dont plus de 6 000 appareils de communication appartenant à des Algériens, entre «responsables politiques, militaires, hauts fonctionnaires, diplomates étrangers en poste ou militants politiques», selon le quotidien «Le Monde», membre du Consortium de médias à l’origine de l’enquête. Et dans cette opération de surveillance, «le Maroc ne s’est pas limité au (seul) territoire algérien». Selon la même source, «les numéros présumés de citoyens algériens, diplomates pour la plupart, ont été visés un peu partout dans le monde». Depuis la révélation par Amnesty International, en 2020, de l’infection du téléphone du journaliste marocain d’investigation Omar Radi par le même logiciel espion, les journalistes marocains indépendants se doutaient bien qu’ils pouvaient être ciblés, eux aussi, par le programme de surveillance commercialisé par l’entreprise israélienne NSO Group, régulièrement accusé de faire le jeu de régimes autoritaires. Les listes de numéros de téléphone sélectionnés comme des cibles potentielles ont montré, selon l’enquête, que le régime marocain a utilisé Pegasus pour viser, de manière systématique, des journalistes critiques du pouvoir, et des dirigeants des grandes rédactions du pays. Le scandale qui vient d’éclater avait été évoqué par le Pr Ammar Belhimer, actuellement ministre de la Communication, dans une chronique intitulée «L’œil du Mossad», parue en date du 26 novembre 2019 sur les colonnes du quotidien «Le Soir d’Algérie». Le Pr Belhimer avait relevé, notamment, dans son écrit que «les armes de l’ère numérique développées par Israël pour opprimer les Palestiniens sont rapidement réutilisées pour des applications beaucoup plus larges contre les populations occidentales qui ont longtemps pris leurs libertés pour acquis». Les Occidentaux doivent déchanter, en effet, quand on sait qu’un «big brother» lilliputien a acquis le pouvoir de suivre le moindre de leurs gestes ou de leurs paroles.

    Un agissement «inacceptable» selon l’UE

    L’affaire Pegasus d’espionnage de militants, journalistes et opposants du monde entier est «complètement inacceptable» si elle est avérée, a affirmé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. «Cela doit être vérifié», mais si c’est vrai «c’est complètement inacceptable», a déclaré la responsable à des journalistes à Prague. «La liberté de la presse est une valeur centrale de l’Union européenne», a affirmé Mme Von der Leyen. De son coté, le porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal, a considéré les faits «extrêmement choquants, et, s’ils sont avérés, (qui) sont extrêmement graves». «Nous sommes extrêmement attachés à la liberté de la presse, donc c’est très grave d’avoir des manipulations, des techniques qui visent à nuire à la liberté des journalistes, leur liberté d’enquêter, d’informer», a-t-il ajouté. Selon une enquête publiée dimanche par un consortium de dix-sept médias internationaux, le logiciel Pegasus, élaboré par l’entreprise sioniste NSO Group, aurait permis d’espionner les numéros d’au moins 180 journalistes, 600 hommes et femmes politiques, 85 militants des droits humains ou encore 65 chefs d’entreprise. Les données analysées par les rédactions du «Projet Pegasus», dont les quotidiens français «Le Monde», le britannique «The Guardian» et l’américain «The Washington Post», ne sont pas exhaustives. Elles semblent ne couvrir qu’une dizaine de pays clients de ladite société NSO, alors que l’entreprise affirme en compter une quarantaine.

    Macron parmi les cibles du Maroc

    Des numéros du Président Emmanuel Macron et de membres du gouvernement français, dont l’ancien Premier ministre Édouard Philippe, ont été visés en 2019 par le Maroc, selon l’organisation Forbidden Stories, un consortium de médias à l’origine des révélations sur le logiciel de surveillance Pegasus. Des numéros du Président Emmanuel Macron et de membres du gouvernement figurent sur une liste de cibles potentielles du logiciel Pegasus, utilisé par certains États pour espionner des personnalités, a déclaré, mardi 20 juillet, Laurent Richard, directeur de l’organisation Forbidden Stories, confirmant une information du «Monde». Le quotidien a révélé que ces numéros figuraient «dans la liste des numéros sélectionnés par un service de sécurité de l’État marocain, utilisateur du logiciel espion Pegasus, pour un potentiel piratage».
    M. B.

    Le Jour d’Algérie, 21/07/2021

    Etiquettes : Maroc, Pegasus, NSO Group, espionnage, France, Emmanuel Macron, Sahara Occidental, Algérie,

  • Ex-diplomate dévoile des liens entre la NSO et les Etats-Unis

    Un ex-diplomate français a vu le « potentiel d’abus » lorsqu’il travaillait chez NSO, le fabricant de Pegasus.

    Dans les bureaux de NSO, Gérard Araud a découvert quelque chose qui ressemble à une start-up technologique classique : des équipes de programmeurs « tous âgés de 25 à 30 ans, en tongs, en t-shirts noirs, tous titulaires d’un doctorat en informatique… ».

    Rares sont les personnes extérieures qui ont accès au monde ultra secret de NSO Group, le fabricant israélien du logiciel espion Pegasus, au cœur d’un scandale mondial de piratage téléphonique. Gérard Araud, ancien ambassadeur de France, est l’un d’entre eux.

    Le diplomate récemment retraité a pris un poste de consultant auprès de NSO en 2019, en conseillant sur les droits de l’homme, peu après avoir quitté son poste d’ambassadeur de France à Washington pendant les années tumultueuses de la présidence de Donald Trump.

    « J’ai accepté ce poste parce que je le trouvais intéressant. C’était un nouveau monde pour moi », a déclaré à l’AFP par téléphone M. Araud, qui a également été ambassadeur de France en Israël au début des années 2000.

    Dans les bureaux de NSO, il a découvert quelque chose qui ressemble à une start-up technologique classique : des équipes de programmeurs « tous âgés de 25 à 30 ans, en tongs, en t-shirts noirs, tous avec des doctorats en informatique… »

    Sa mission d’un an à partir de septembre 2019, avec deux autres consultants externes des États-Unis, consistait à examiner comment l’entreprise pouvait améliorer son bilan en matière de droits de l’homme après une foule de reportages négatifs.

    Plus tôt dans l’année, la technologie du groupe avait été liée publiquement à l’espionnage ou à la tentative d’espionnage du journaliste saoudien assassiné Jamal Khashoggi par les forces de sécurité saoudiennes, ce qu’il a démenti.

    Le groupe a été racheté en 2019 par un groupe de capital-investissement basé à Londres, Novalpina, qui a engagé Araud pour recommander des moyens de rendre les procédures de sauvegarde de l’entreprise « plus rigoureuses et un peu plus systématiques », a-t-il déclaré.

    Une porte dérobée ?

    Depuis lundi, un consortium de groupes de médias, dont le Washington Post, le Guardian et le journal français Le Monde, a détaillé des allégations sur la façon dont ces prétendues sauvegardes ont été ignorées entre 2016 et 2021.

    En utilisant ce qu’ils disent être une base de données de 50 000 numéros qui ont été identifiés pour un éventuel piratage à l’aide de Pegasus, les journaux ont détaillé comment les militants des droits de l’homme, les journalistes, les politiciens de l’opposition et même les dirigeants mondiaux apparaissent sur la liste.

    NSO Group a nié l’existence d’une telle liste.

    Pegasus est considéré comme l’un des plus puissants outils de piratage de téléphones mobiles disponibles, permettant aux clients de lire secrètement chaque message d’une cible, de suivre sa localisation et même d’utiliser sa caméra et son microphone à distance.

    Son exportation est réglementée « comme une vente d’armes », a déclaré M. Araud, ce qui signifie que NSO doit demander l’approbation du gouvernement israélien pour le vendre, et que les clients publics signent ensuite un long contrat commercial stipulant comment le produit sera utilisé.

    Ils sont censés ne déployer Pegasus que pour lutter contre le crime organisé ou le terrorisme – c’est ainsi que la société se présente – mais Araud a déclaré que « vous pouviez voir tout le potentiel de mauvaise utilisation, même si la société n’était pas toujours responsable. »

    L’entreprise disposait-elle d’un moyen de vérifier le déploiement réel de son programme, que certains militants souhaitent voir interdit ?

    Araud pense que non et dit croire que le seul levier dont dispose l’entreprise après avoir vendu Pegasus est de cesser de proposer des mises à jour logicielles aux clients s’il est prouvé qu’ils violent les termes du contrat.

    « C’est une petite entreprise privée, il doit y avoir quelques dizaines d’employés. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir de suivi », a-t-il déclaré.

    Dans une entreprise qui pratique « une forme de secret extrême », il dit avoir néanmoins acquis la conviction que NSO Group travaillait avec les services secrets israéliens du Mossad, et peut-être avec la CIA.

    Selon lui, trois Américains siégeant au conseil consultatif du groupe ont des liens avec l’agence de renseignement américaine, et la société a déclaré que sa technologie ne pouvait pas être utilisée pour cibler des numéros basés aux États-Unis.

    « Il y a une question sur la présence du Mossad et de la CIA. Je pensais que c’était les deux, mais je n’ai aucune preuve », a-t-il déclaré. « Mais je soupçonne qu’ils sont tous deux derrière cela avec ce que vous appelez une ‘backdoor’ ».

    Une « backdoor » est un terme technique signifiant que les services de sécurité seraient en mesure de surveiller le déploiement de Pegasus et éventuellement les renseignements recueillis en conséquence.

    Israël a nié avoir accès aux informations de Pegasus.

    M. Araud, utilisateur actif de Twitter, a fait l’objet de critiques en ligne pour sa décision de travailler pour une entreprise qui serait liée à des violations des droits de l’homme.

    « Je n’ai rien à cacher », a-t-il déclaré. « Je n’ai aucun regret ».

    Panama Times, 24/07/2021

    Etiquettes : Pegasus, NSO Group, espionnage, Logiciels espions, Gérard Araud,

  • Le Makhzen viole les fondements des relations algéro-marocaines !

    De fuite en avant en fuite en avant et sur fond de guerre froide durable

    Le Makhzen viole les fondements des relations algéro-marocaines !

    On sait que beaucoup de choses essentielles séparent l’Algérie et le Maroc : trajectoires historiques différentes, systèmes politiques et choix économiques aux antipodes, projections géopolitiques plus ou moins opposées, séquelles historiques consécutives à la guerre des sables (1963) et aux deux batailles d’Amgala (1976), le Sahara Occidental comme pierre d’achoppement diplomatique essentielle et la frontière fermée et désormais militarisée. Le cercle de crise entre les deux pays est de plus en plus large et les lignes de fractures si nombreuses. Mais les relations bilatérales ont cependant des fondements historiques et sont régies par des principes, des déclarations, des règles et des accords depuis l’Indépendance de l’Algérie en 1962.
    Autant d’arrangements et de conventions censés éviter de nouveaux conflits à défaut d’entente cordiale ou de franche coopération, et empêcher au final tout climat délétère passant de la paix armée à la guerre froide comme c’est le cas actuellement. Autant d’accords tacites ou explicites et de principes énoncés que le Makhzen a rarement respectés. Encore plus de nos jours où il est passé de l’ingérence directe dans les affaires souveraines de l’Algérie à la menace contre son intégrité territoriale et son unité nationale ; sans oublier le casus belli caractérisé par l’espionnage numérique agressif, et à grande échelle, de sa direction civile et militaire, et d’un vaste panel de figures emblématiques de son monde politique, de sa presse et de sa société civile.
    Après une période de nette hostilité marquée au plus haut point par l’agression militaire de 1963 contre l’intangibilité de sa frontière héritée de la colonisation, les relations algéro-marocaines ont connu un début d’apaisement et de normalisation à la faveur du Traité d’Ifrane du 15 janvier 1969. Comme son intitulé l’indique bien, il s’agit d’un accord d’amitié, de bon voisinage et de coopération. Répétition utile : trois vocables qui sont des mots-clés normalement chargés de sens : amitié, bon voisinage et coopération auxquels les deux parties n’ont cependant pas conféré la même signification. De ce point de vue, les bonnes intentions algériennes trouvent leurs racines dans la position de principe du GPRA, l’autorité politique représentative de l’Algérie combattante.
    En effet, le 6 juillet 1961, soit un an avant l’indépendance de l’Algérie, une convention signée entre le roi Hassan II et le Président Ferhat Abbas reconnaît le problème posé par la délimitation des frontières imposée par la France coloniale. Elle institue aussi une commission mixte pour l’étudier, en vue d’une solution au lendemain de l’indépendance de l’Algérie.
    Dégel et dynamique vertueuse
    À la base du traité d’Ifrane, ce triptyque « amitié-bon voisinage-coopération », qui devait donc mettre fin à la période de glaciation post-guerre des sables, a finalement préparé le terrain à un autre acte de paix majeur, la Déclaration de Tlemcen signée le 27 mai 1970. En vertu de laquelle le roi Hassan II renonçait aux revendications historiques du Maroc sur Tindouf, en échange d’une exploitation commune des gisements de fer de Ghara-Djebilet, acceptés par le Maroc, en pleine conscience, comme propriété totale et souveraine de l’Algérie. La dynamique vertueuse ainsi créée aboutira ensuite à la conclusion d’une entente fondamentale sur la délimitation des frontières, matérialisée par la « Convention relative au tracé de la frontière d’État » signée à Rabat le 15 juin 1972. Ce document stratégique a été ratifié rapidement par l’Algérie, précisément le 17 mai 1973, alors que le Maroc a longtemps attendu de le faire, avant le 22 juin 1992 ! Les délais de ratification renseignent, de part et d’autre, sur les intentions des uns et des autres. S’agissant du Maroc, on sait qu’il a fait le choix d’entretenir en permanence un flou tactique : s’il respecte de fait ladite Convention contraignante en termes de droit, il suspend en revanche la reconnaissance de jure définitive de la frontière et de l’algérianité de Tindouf. Une position flottante qui permet à Rabat de réactiver le sujet en cas de nouvelles tensions avec Alger.
    Au fond, le Traité d’Ifrane, la Déclaration de Tlemcen, la Déclaration de Rabat et la Convention sur la délimitation de la frontière ont, de facto et de jure, mis fin au mythe du Grand Maroc de Allal El Fassi de l’Istiqlal. Où l’on voit que l’insuffisance supposée de précision des « démarcations » sont dénoncées par le Makhzen quand les intérêts stratégiques ou économiques sont en jeu : mines de fer de Ghara-Djebilet, cuivre et manganèse à Ougarta et Djebel-Guettara. Dans le réel, le litige frontalier se localise exclusivement dans le Sud algérien et du reste concerne des frontières fixées in fine par la « ligne Trinquet ». Cette dernière a servi de fait comme frontière jusqu’en 1956 et la fin du protectorat français au Maroc. Jusqu’en 1962 et l’indépendance de l’Algérie, le gouvernement marocain considérait cette même ligne frontalière comme la frontière orientale minimale du Maroc.
    En 1963, le gouvernement français reconnaît que son homologue marocain serait fondé à invoquer les accords de 1901 et de 1910 qui lui sont plus avantageux. Il concède néanmoins que son vis-à-vis algérien pourrait soutenir pour sa part, et à bon droit, que les autorités françaises ne considéraient pas la « ligne Trinquet » telle une véritable frontière puisqu’en 1958, le commandement français en Algérie l’avait repoussée vers l’Ouest, pour des raisons stratégiques, créant ainsi une troisième ligne, appelée la « ligne opérationnelle».
    C’est justement sur la « ligne Trinquet » que se trouve Tindouf qui a été occupée par la France entre les deux guerres mondiales. Ce qui est en flagrante contradiction avec les propos tenus par le roi Hassan II, le 27 novembre 1985, lorsqu’il soutenait le discours suivant : «Tindouf faisait partie intégrante du territoire marocain jusqu’au début des années 1950, puisque, lors des cérémonies de l’Aïd el-Fitr, le pacha de cette ville — je l’ai vu de mes propres yeux — venait faire allégeance devant mon père. Mais lorsque nous sommes partis en exil (août 1953), Tindouf, en outre, nous a été enlevée pour être rattachée à l’Algérie .»
    L’irruption brutale du conflit du Sahara Occidental favorisera par ailleurs la rupture des relations bilatérales en février 1976, à l’initiative du roi Hassan II. Cet acte d’hostilité sera suivie d’une période de grand froid rompue le 26 février 1983 par un tête-à-tête dit historique entre Chadli Bendjedid et Hassan II à la frontière algéro-marocaine, suite au refus de l’un et de l’autre d’aller chez le voisin. La rencontre a fait le lit de la signature, le 28 mai 1983, d’un accord entre les deux pays sur la libre circulation progressive des personnes et des biens et l’ouverture des lignes aériennes et ferroviaires. Mais cela ne durera pas longtemps. Le traité d’union maroco-libyen du 13 août 1984 jettera de nouveau le froid entre les deux pays. Les relations tendues entre les deux parties connaîtront cependant un dégel spectaculaire à la faveur d’une visite en mai 1988 à Alger d’une délégation marocaine de haut niveau composée de deux émissaires de premier ordre, en les personnes d’Ahmed Réda Guedira, conseiller spécial du roi Hassan II, et Dris Basri, puissant ministre de l’Intérieur et gardien du temple makhzenien. Cette visite importante aboutira à la déclaration d’Alger qui relancera les relations bilatérales sur de nouvelles bases, celles de l’apaisement, du dialogue, du bon voisinage et de la coopération, choses frappées, il est vrai, du sceau de la relativité, car ce ne fut pas la lune de miel non plus ! Reste qu’il s’agissait en effet d’un engagement inédit entre les deux États qui se sont exprimés en même temps en faveur de l’accélération de l’édification du Grand Maghreb.
    La « Déclaration d’Alger » est un modus vivendi

    Cette déclaration d’Alger, qui sera conclue par le rétablissement des relations diplomatiques au niveau des ambassadeurs (à compter du 16 mai 1988) et la réouverture des frontières le 5 juin, avaient permis de dissocier l’évolution des relations bilatérales du développement du dossier du Sahara Occidental. Les deux parties, qui avaient réaffirmé à l’occasion la pleine validité des traités, conventions et accords conclus entre les deux pays, s’étaient montrées « soucieuses de favoriser le succès des efforts internationaux entrepris en vue de hâter le processus de bons offices pour une solution juste et définitive du conflit du Sahara Occidental, à travers le référendum d’autodétermination régulier et libre se déroulant dans la sincérité la plus totale et sans aucune contrainte ».
    L’effet vertueux de cette décristallisation des rapports conflictuels entre Alger et Rabat, et la volonté puissante d’éviter le linkage des dossiers des relations bilatérales et du Sahara Occidental, auront encore pour effet positif la visite officielle « d’amitié et de travail » inédite au Maroc du Président Chadli Bendjedid, le 6 février 1989. Et, dans la foulée, le sommet maghrébin de Marrakech aboutissant à la création de l’Union du Maghreb arabe (UMA), quelques mois seulement après le sommet historique maghrébin à Zéralda en Algérie. Cette visite emblématique aboutira à la conclusion d’un accord pour la réalisation d’un gazoduc traversant le Maroc pour alimenter l’Europe. Une grande commission de coopération économique évaluera en mars de la même année les résultats des sous-commissions pour donner un grand élan à la coopération bilatérale. À cette date, l’euphorie des retrouvailles permettait de parler, entre autres, de l’accélération de la circulation de personnes, notamment par la voie ferroviaire, avec l’idée de rétablissement de la ligne Casablanca-Tunis !
    À la suite de cette période d’éclaircies, les relations bilatérales se stabilisent jusqu’au mois d’août 1994, date à laquelle des déclarations du Président de l’État Liamine Zeroual, réitérant le soutien principiel de l’Algérie à la cause sahraouie, incitent le Maroc à mettre fin à l’embellie ayant marqué les relations bilatérales depuis 1988. Quelques jours plus tard, Rabat accuse fallacieusement Alger d’être derrière un attentat terroriste ciblant un palace touristique à Marrakech. L’acte terroriste pourtant perpétré par des islamistes marocains servira toutefois de prétexte pour chasser des résidents algériens du Maroc et instaurer un visa d’entrée. Les autorités algériennes réagissent par la décision de fermer les frontières terrestres. Les relations entre les deux pays replongent ainsi dans le froid sibérien que rompent de temps en temps, de part et d’autre, depuis le début des années 2000, des visites de ministres ou encore la rencontre unique entre le roi Mohammed VI et le Président Abdelaziz Bouteflika en marge du 17e Sommet de la Ligue arabe en mars 2005. Le Maroc avait, quelques jours avant, supprimé le visa d’entrée pour les Algériens, initiative suivie par celle de l’Algérie qui a appliqué la réciprocité au mois d’avril.
    Dans le réel, par les actes et par les mots, le Makhzen, dont les attitudes sont surdéterminées par le paramètre de la question du Sahara Occidental, combine provocations diplomatiques, campagnes médiatiques hostiles et soutien au terrorisme islamiste durant les années 1990. Et ajoute désormais les menaces sur l’intégrité territoriale et l’unité nationale de l’Algérie, à travers l’appui direct à un mouvement séparatiste classé récemment comme organisation terroriste par les autorités algériennes. Sans oublier, en parallèle, et avec l’aide de l’allié stratégique israélien, l’intrusion numérique systématique et de grande ampleur, dans les premiers cercles de la décision politique, diplomatique et militaire, et dans l’extension naturelle que représentent des élites de l’opposition politique, des médias et de la société civile. Bien loin de la lettre et de l’esprit du Traité d’Ifrane (1969), la Déclaration de Tlemcen (1970), la Déclaration algéro-marocaine de Rabat (1972), la Convention relative aux frontières (1972) et la Déclaration d’Alger (1988).
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  • Qui dirige le Maroc ?

    Qui dirige le Maroc ?

    VALSE-HÉSITATION ET TÂTONNEMENTS EN SÉRIE : Qui dirige le Maroc ?

    par Maâmar Farah

    Depuis quelque temps, le Maroc déroute les observateurs par sa politique tâtonnante et parfois franchement aventureuse. Pour une monarchie qui a toujours fonctionné dans l’ordre et la discipline hérités d’une longue pratique makhzenienne, certaines prises de décision étonnent parce que ne correspondant plus à cette ligne de conduite. Que s’est-il passé ?

    Certains lieront cette inconstance de la décision politique à la faiblesse d’un roi qui n’a jamais fait preuve de fermeté. Après le règne dur de Hassan II, le Maroc a réellement cru en l’arrivée d’un pouvoir monarchique jeune encourageant la modernité et les réformes. Mohammed VI était le symbole de ce changement attendu. Mais il n’en fut rien.
    D’autres pencheront vers la thèse d’une mainmise préoccupante du sionisme qui agit dans la précipitation pour renforcer sa présence et réaliser ses plans, sans tenir compte des équilibres dans le royaume, ni des intérêts du peuple marocain.

    Enfin, la troisième explication que nous trouvons la plus plausible est le transfert du centre de décision vers les services de sécurité, jadis fermement contrôlés par le roi défunt et qui, depuis sa mort, semblent grignoter des parts de pouvoir. Le Maroc, qui accuse l’Algérie d’être une république sous la botte des généraux, joue à l’hôpital qui se moque de la charité ! Si les forces patriotiques de l’ANP et des autres services ont une longue tradition d’accompagnement du projet politique historique et si les circonstances font qu’elles interviennent en dernier recours pour empêcher les atteintes à la République, celles du Maroc ont toujours été maintenues sous l’autorité du roi. Le royaume ne s’est pas remis des deux tentatives d’assassinat du roi au début des années 70. Depuis, les forces royales ont été réduites au silence et strictement contrôlées par le Palais.

    Au cours des dernières années, le Maroc offrait au monde une fausse image de monarchie parlementaire tranquille où les députés avaient un semblant d’autonomie et de pouvoir. Mais, cette même monarchie, pour sa survie, a laissé faire les services de sécurité qui ont peu à peu réduit cette vie politique à sa plus simple expression, la peur gagnant tous les représentants des partis, les acteurs économiques et les hommes des médias et de la culture.

    Sahara : l’héritage empoisonné

    L’affaire du Sahara Occidental, qui obsède la monarchie et les services, est devenue l’axe central de la politique intérieure et extérieure et le critère qui sert à mesurer le patriotisme des uns et la trahison des autres. Je lis, çà et là, qu’un homme est en train de contrôler le Maroc à travers les ramifications du contre-espionnage, omniprésent du sommet du pouvoir jusqu’aux plus petits des hameaux. Cet homme est Abdellatif Hammouche et la presse l’accuse d’ailleurs d’être derrière l’affaire rocambolesque Pegasus. Et c’est sans doute l’obsession autour de l’affaire du Sahara Occidental qui semble être encore derrière tout ce projet funeste.

    Il faut dire que le roi actuel a hérité d’une véritable bombe à la mort de son père. Je le signalais d’ailleurs lors du décès de Hassan II dans un article où je disais que le défunt voulait régler le problème sahraoui avant sa disparition.

    Il voulait organiser le fameux référendum. Il était persuadé que le vote allait tourner en sa faveur puisqu’il avait envoyé des Reguibet du sud du Maroc dans les territoires sahraouis où ils se faisaient passer pour des tribus locales. Mais le Polisario découvrit la combine et présenta les véritables habitants du Sahara tels que reconnus par un conseil des sages et des chefs de tribus.

    On en était là lorsque le souverain quitta ce monde. Des amis marocains m’avaient soufflé que Hassan II préférait le prince Rachid qu’il trouvait apte à poursuivre son travail et contrôler la situation. Mais c’est Mohammed VI qui était le prince héritier.

    Un pays qui espionne son propre roi est un pays tombé sur la tête !

    Le renforcement du pouvoir des services de sécurité et la pression des sionistes qui ont carrément pris la direction des affaires militaires, y compris celles liées à la cyberguerre (un accord israélo-marocain sur la cybersécurité a été signé la semaine dernière), vont faire passer le Maroc par une phase de valse-hésitation qui s’est illustrée par des guerres diplomatiques inutiles : contre l’Allemagne d’abord, puis l’Espagne. Toujours à cause des positions des uns et des autres vis-à-vis de la question du Sahara Occidental.

    Le comble fut atteint lors du débarquement juvénile à Ceuta. Aucun pays n’aurait accepté l’humiliation de voir ses enfants jetés à la mer pour un bout de pain ! Cette opération sans queue ni tête mit dans l’embarras la diplomatie marocaine qui recula devant la fermeté de l’Union européenne. Il s’ensuivit une explication fantaisiste qui n’est pas dans la tradition marocaine, une explication qui étonne par sa légèreté : ces gosses n’ont pas été arrêtés par la police des frontières parce que les agents étaient… éreintés après un mois de jeûne !

    On n’était plus ni dans la diplomatie, ni dans la politique, ni dans les habitudes d’un Maroc qui mesure chaque mot. Visiblement, la machine s’est détraquée. Il y a plusieurs donneurs d’ordre et quand il fallut livrer une explication à cette foire, cela se fit dans la précipitation et le… ridicule !

    L’affaire Pegasus vient encore prouver que la même fièvre obsessionnelle autour du Sahara – que l’on a peur de perdre – continue d’être au centre de toute la politique sécuritaire et des relations avec les autres nations.

    Juste avant, la sortie de l’ambassadeur du Maroc aux Nations-Unies fut du même acabit : l’Algérie est le principal «empêcheur de tourner en rond» et il fallait lui boucler la bouche avec «l’indépendance» de la Kabylie ! Autre grossière erreur des multiples forces qui dirigent le Maroc. Il y avait une animosité arabophones-Kabyles alimentée par les réseaux sociaux et surtout par les mouches électroniques du Makhzen. Miracle : l’ambassadeur marocain a effacé cela par ses déclarations. Unité et amour entre arabophones et Kabyles sont aujourd’hui la nouvelle réalité sur YouTube, Facebook, etc.

    On ne compte plus les bêtises du Makhzen qui nous a habitués à mieux. Ou alors ce Hammouchi est un nullard ou alors les sionistes ont envoyé des conseillers bidon dans le pays voisin. Pensez qu’avec les Algériens, les Français et tous les autres, ils ont même espionné leur propre roi ! Non, le Makhzen est tombé sur la tête et Mohammed VI a intérêt à reprendre sérieusement les choses en main.

    Les compétences et les bonnes volontés ne manquent pas au Maroc. Que le Sahara cesse d’être le centre du monde et que le droit international soit respecté et tout redeviendra normal. À moins que cette affaire ne soit l’arbre qui cache la forêt de la désolation socioéconomique et qui est utilisée pour ne pas réveiller le volcan du mécontentement populaire.

    Le Soir d’Algérie, 24/07/2021

    Etiquettes : Maroc, Pegasus, NSO Group, espionnage, Sahara Occidental,

  • Espionnage marocain via Pegasus: L’Algérie réagit officiellement

    Espionnage marocain via Pegasus: L’Algérie réagit officiellement et met en œuvre sa stratégie de riposte

    L’Algérie a réagi officiellement à l’affaire de l’espionnage par le logiciel espion Pegasus, annonçant l’ouverture d’une enquête judiciaire.

    Le ministère des Affaires étrangères et de la Communauté nationale à l’étranger a dénoncé dans un communiqué l’«inadmissible atteinte systématique aux droits de l’homme et libertés fondamentales ». « L’Algérie exprime sa profonde préoccupation suite aux révélations émanant d’un consortium de nombreux organes de presse de grande renommée professionnelle et faisant état de l’utilisation à large échelle par les autorités de certains pays, et tout particulièrement par le Royaume du Maroc, d’un logiciel d’espionnage dénommé +Pegasus+ contre des responsables et citoyens algériens, ainsi que des journalistes et des défenseurs des droits de l’homme à travers le monde», a indiqué la même source.

    Le communiqué du MAE a affirmé que l’Algérie dénonce «la violation flagrante des principes et normes régissant les relations internationales». «L’Algérie condamne vigoureusement cette inadmissible atteinte systématique aux droits de l’homme et libertés fondamentales qui constitue également une violation flagrante des principes et normes régissant les relations internationales», ajoute le communiqué.

    La même source a affirmé que que «cette pratique illégale, malvenue et dangereuse, met en péril le climat de confiance qui doit présider aux échanges et interactions entre les responsables et représentants des Etats».
    Le MAE a indiqué que l’Algérie se réserve le droit de mettre en œuvre sa stratégie de riposte.» Etant directement concernée par ces attaques, l’Algérie se réserve le droit de mettre en œuvre sa stratégie de riposte et se tient prête à participer à tout effort international destiné à établir collectivement les faits et à faire la lumière sur la matérialité et l’ampleur de ces crimes qui menacent la paix et la sécurité internationales, ainsi que la sécurité humaine», précise la même source. Et d’ajouter : «L’impunité constituerait un précédent extrêmement dommageable à la conduite de relations amicales et de coopération entre les Etats conformément au droit international».

    Ouverture d’une enquête préliminaire

    Outre la dénonciation de cet acte d’espionnage, le Parquet général près la Cour d’Alger a annoncé jeudi dernier l’ouverture d’une enquête préliminaire.

    Le procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed a ordonné l’ouverture d’une enquête préliminaire sur l’existence d’un système d’intelligence informatique d’écoute et d’espionnage ayant visé les intérêts de l’Algérie, mais aussi des citoyens et des personnalités algériennes.

    «Suite aux informations divulguées à travers des organes de presse nationaux et internationaux, ainsi que des rapports émanant de certaines chancelleries, faisant état de l’existence d’un système d’intelligence informatique d’écoute et d’espionnage ayant visé les intérêts de l’Algérie, mais aussi des citoyens et des personnalités algériennes, et en application des dispositions de l’article 11 du Code de procédure pénale, le Parquet général près la Cour d’Alger informe l’opinion publique que le procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed a ordonné l’ouverture d’une enquête préliminaire sur les faits en question, diligentée par les services de police judiciaire spécialisée en matière de répression d’infractions liées à la cybercriminalité et aux technologies de l’information», précise la même source.

    «Si les faits, objet de cette enquête, sont avérés, ils constitueraient des infractions réprimées par la législation algérienne sous sa forme criminelle pour avoir rassemblé des renseignements, objets et documents au profit d’une puissance étrangère aux fins de nuire à la défense nationale et constitueraient également des infractions d’accès frauduleux dans un système de traitement automatisé de données et d’atteintes aux secrets des communications», conclut la même source.

    Samir Hamiche

    Ouest Tribune, 24/07/2021

    Etiquettes : #Maroc #Pegasus #NSOGroup #Espionnage #LogicielsEspions

  • Réactions au projet Pegasus

    NSO = Non coupable, ou ?
    Un commentaire de Patrick Beuth

    Personne n’est aussi indigné par les révélations de Pegasus que la société à l’origine du logiciel de surveillance. Mais leur défense pourrait durer un certain temps – au moins plus longtemps que leur ridicule boycott médiatique.

    Les reportages mondiaux sur le logiciel de surveillance Pegasus ont déclenché la tempête d’indignation attendue : les chefs d’État et de gouvernement, de la chancelière allemande au président français Emmanuel Macron, les militants des droits civils ainsi que les médias du monde entier sont indignés par l’utilisation révélée du logiciel d’espionnage contre leurs pairs. Les pays qui ont acheté et utilisé Pégase sont indignés car ils sont maintenant mis au pilori pour cela.

    Mais personne n’est aussi indigné que les développeurs de Pegasus eux-mêmes, le groupe NSO d’Israël.

    Ce que rapportent les médias impliqués dans le projet peut se résumer ainsi : Les clients de NSO Group, dont l’Inde, le Mexique, l’Arabie saoudite et la Hongrie, souhaitaient apparemment utiliser le logiciel de surveillance Pegasus pour espionner des chefs d’État étrangers, des figures de l’opposition dans leur propre pays, des journalistes d’investigation et des militants des droits de l’homme.

    Le point de départ de ces recherches est une liste, dont la source n’a pas encore été rendue publique, contenant 50 000 numéros de téléphone qui seraient des cibles au moins potentielles de Pegasus. Les médias ont été en mesure de déterminer les noms d’environ 1000 numéros. Amnesty International a procédé à l’examen informatique légal de 67 des smartphones en question ; selon les experts, des traces d’une infection réussie ou d’une tentative d’infection par Pegasus ont été trouvées sur 37 d’entre eux.

    « Malveillant », dit l’ONS. Pas l’utilisation de Pegasus, remarquez bien, mais la « campagne médiatique bien orchestrée ». C’est ce qu’indique un texte que la société a publié sur son site web mercredi, intitulé « Trop, c’est trop ». Il est écrit : « En raison du mépris total des faits, l’ONS annonce par la présente qu’elle ne répondra plus à aucune demande des médias sur cette question. »

    L’ONS se considère comme « responsable » et « prudent ».

    Le black-out de l’information qu’il s’est imposé n’a pas duré 24 heures. Jeudi, le cofondateur et PDG de NSO, Shalev Hulio, a accordé une interview au magazine Forbes, qui n’est pas impliqué dans le projet Pegasus, dans laquelle il a notamment répété la réponse standard de NSO jusqu’à présent. Elle affirme que la liste des 50 000 numéros de téléphone mobile n’a rien à voir avec NSO et Pegasus et que ce chiffre est tout simplement « fou » car NSO ne compte que 40 à 45 clients avec une moyenne de 100 destinations. Il s’agit d’affirmations non prouvées pour commencer, mais pour les réfuter, les partenaires du projet Pegasus devraient probablement révéler la source de la liste.

    Deuxièmement, Hulio a carrément affirmé dans l’interview que pas un seul des 37 smartphones examinés par Amnesty n’avait été infecté par Pegasus.

    Il s’agit d’une déclaration remarquable, étant donné que son entreprise souligne toujours qu’elle ne peut pas examiner activement les données de ses clients et qu’elle ne sait donc pas ce qu’ils font avec Pegasus. Mais selon Hulio, elle peut ensuite exiger que les clients lui remettent les fichiers journaux, y compris les numéros de téléphone mobile ciblés, si elle mène une enquête sur l’utilisation abusive de la technologie.

    L’ONS affirme avoir déjà agi de la sorte, en mettant fin aux relations commerciales avec un client en 2020, par exemple, parce que ce dernier avait ciblé « une personne protégée ». C’est ce qui ressort du premier rapport sur la transparence et la responsabilité de l’entreprise, publié à la fin du mois de juin. L’ONS a également enquêté sur les cas décrits dans le projet Pegasus, et les 37 numéros mentionnés ne figuraient pas dans les fichiers journaux, nous dit Hulio. Il n’a cependant pas fait d’effort particulier pour le prouver et réfuter Amnesty.

    Alors que l’ONS pourrait fournir un aperçu plus détaillé de Pegasus, mais ne le veut évidemment pas, c’est l’inverse qui se produit pour les médias et les experts en informatique légale impliqués : ils le veulent, mais ne peuvent pas fournir davantage de preuves. Seules des traces pointant vers Pegasus ont été trouvées sur les smartphones examinés – mais pas un morceau du logiciel lui-même.

    Pour Erste, tout se résume donc à une question de crédibilité : les logs de NSO sont-ils vraiment aussi « inviolables » que le dit le rapport de transparence, NSO est-il vraiment « responsable » et « prudent » avec Pegasus comme le promet le rapport de transparence ? Cela signifierait que les experts techniques d’Amnesty et du Canadian Citizen Lab n’ont pas seulement commis des erreurs maintenant, mais qu’ils ont commis des erreurs répétées depuis 2016 dans l’analyse des artefacts logiciels, des réseaux et des serveurs qu’ils attribuent à NSO.

    Au cas où l’une des deux lignes de défense de l’OSN s’effondrerait, un porte-parole en a rédigé une troisième peu avant le début du mini-boycott de la presse. Elle indique que les clients doivent être tenus responsables de l’utilisation de Pegasus, et non le développeur. Selon lui, « si j’étais un constructeur automobile et qu’un ivrogne renversait quelqu’un d’autre dans l’une de mes voitures, ce n’est pas vers moi qu’on se tournerait, mais vers le conducteur ».

    Voici donc le groupe NSO, une entreprise qui ne peut pas éliminer ou empêcher l’utilisation abusive de son produit le plus célèbre. Qui compare ses clients à des conducteurs ivres, et ses cibles à des victimes d’accidents. Et qui, dans tout cela, n’a aucun doute sur son modèle économique. Il serait peut-être plus sage qu’elle ne dise rien pendant un moment.

    Spiegel Netzwelt, 24/07/2021

    Etiquettes : Pegasus, espionnage, NSO Group,

  • Scandale Pegasus : Des Chefs d’Etat espionnés

    Le président français Emmanuel Macron a été visé par le logiciel d’espionnage Pegasus. C’est ce que prouve une liste de numéros de téléphone ayant fait l’objet d’une fuite que le Süddeutsche Zeitung a pu consulter. Apparemment, une autorité marocaine l’a espionné en 2019. Selon les recherches, la liste est constituée des numéros des cibles potentielles d’espionnage qui ont été présélectionnées par les clients de la société d’espionnage israélienne NSO Group. Au total, la fuite du projet Pegasus contient les numéros de téléphone de 14 chefs d’État ou de gouvernement qui ont pu être victimes de l’espionnage de téléphones portables Pegasus pendant leur mandat.

    Le bureau éditorial à but non lucratif Forbidden Stories, basé à Paris, et l’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International ont eu accès à ces données sensibles, qu’ils ont ensuite partagées avec le Süddeutsche Zeitung, le NDR et le WDR, ainsi qu’avec 15 autres médias de dix pays.

    Emmanuel Macron est connu pour utiliser ses téléphones portables de manière excessive, y compris pour contrôler son gouvernement. Les données du projet Pegasus comprennent désormais un numéro de téléphone qu’il utilise depuis au moins 2017, selon les informations du partenaire de SZ, Le Monde.

    Interrogé mardi soir, l’Élysée a déclaré : « Si les accusations s’avéraient vraies, elles seraient très graves. » Les révélations du groupe de journalistes devront faire l’objet d’une clarification complète. « Nous ne prendrons pas cela à la légère, bien sûr », a déclaré Gabriel Attal, le porte-parole de l’Élysée. Interrogé à ce sujet, l’INS a déclaré qu’il ne pouvait exclure que M. Macron soit une cible possible d’un client de l’INS, aujourd’hui ou dans le passé.

    Toutefois, les données incluent d’autres numéros de hauts responsables politiques français, comme ceux du Premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, et de plusieurs ministres de son gouvernement en poste au premier semestre 2019. Le numéro de portable de Charles Michel, alors premier ministre belge et aujourd’hui président du Conseil européen, était également une cible potentielle des autorités marocaines.

    L’ambassade du Maroc à Paris a déclaré que ces allégations étaient « sans fondement » et avaient déjà été « catégoriquement rejetées » par le passé. Le gouvernement du Royaume et ses autorités n’ont « jamais acquis de logiciels informatiques » pour « infiltrer les dispositifs de communication, et les autorités marocaines n’ont jamais eu recours à de tels actes », précise le communiqué.

    À l’heure actuelle, on ne sait toujours pas si les téléphones des politiciens concernés ont effectivement été infectés par le logiciel d’espionnage dans chaque cas. Cela ne pourrait être prouvé que par un examen médico-légal des appareils, qu’aucun des responsables politiques n’a officiellement accepté jusqu’à présent. En revanche, les spécialistes d’Amnesty International ont trouvé des traces du logiciel d’espionnage Pegasus de NSO sur les téléphones portables de journalistes français.

    Une agence marocaine est également soupçonnée d’être à l’origine de ces attaques. Les smartphones sur lesquels Pegasus a été implanté avec succès peuvent être mis sur écoute et contrôlés à distance presque sans faille ; par exemple, la caméra et le microphone peuvent être secrètement activés. Le programme contourne également le cryptage des services de messagerie qui sont par ailleurs considérés comme sûrs.

    Selon le groupe NSO, le logiciel est destiné à la surveillance des terroristes et des criminels présumés. Par conséquent, l’espionnage des hommes politiques ne relève pas de l’utilisation autorisée. La société israélienne affirme qu’elle ne fait aucun commentaire sur ses clients et qu’elle n’a pas accès à leur sélection de cibles. Selon ses propres déclarations, l’ONS ne vend des licences Pegasus qu’à des agences gouvernementales. La société se défend contre les fausses accusations, mais elle enquêtera sur les cas présumés d’utilisation abusive de ses logiciels et, si nécessaire, se séparera des clients, ce qui s’est déjà produit par le passé.

    Les agences d’État en possession de Pegasus étaient apparemment aussi intéressées par le président irakien Barham Salih et le président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa.

    L’ancien président de la Commission européenne, Romano Prodi, a été pris pour cible par les autorités marocaines, selon l’étude.

    L’ancien président mexicain Felipe Calderón, quant à lui, a apparemment été pris pour cible par les autorités de son propre pays, bien qu’après son mandat.

    Même un numéro attribué au roi du Maroc Mohammed VI, selon les recherches du projet Pegasus, figure sur la liste des 50 000 cibles potentielles d’espionnage.

    Dans ce cas également, c’est apparemment un service de renseignement de son propre pays qui s’est intéressé au monarque. L’ONS a déclaré que le monarque n’avait jamais été une cible ou une cible possible de l’un de ses clients.

    Au total, l’équipe du projet Pegasus a été en mesure d’identifier les numéros des fonctionnaires gouvernementaux de plus de 20 pays, ainsi que des centaines de fonctionnaires gouvernementaux de plus de 30 pays.

    Les organisations mondiales sont également des cibles potentielles de la surveillance gouvernementale, selon le rapport.

    Le numéro de téléphone portable de l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), figure dans la fuite, tout comme ceux de plusieurs ambassadeurs et autres diplomates des Nations unies. L’ONS a également commenté ce nom : Ghebreyesus n’était ni maintenant ni dans le passé une cible ou une cible possible d’un client de l’ONS.

    Ghebreyesus, selon les recherches du Pegasus Project, semble avoir été visé par les autorités marocaines, tout comme les cibles françaises et algériennes, et le chef du gouvernement pakistanais Imran Khan par les autorités indiennes. Saad Hariri (Liban) et Barham Salih (Irak) semblent avoir suscité l’intérêt de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, le premier ministre égyptien serait dans le collimateur des seuls Saoudiens, tandis que le chef du gouvernement yéménite serait dans le collimateur des seuls Émirats. Le président sud-africain et le premier ministre ougandais de l’époque auraient été pris pour cible par le Rwanda, bien que ce dernier nie avoir utilisé Pegasus. Les gouvernements d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis ont laissé sans réponse leurs demandes de renseignements sur l’utilisation du logiciel NSO. L’Inde a déclaré que les autorités indiennes agiraient dans le respect de la loi et de l’ordre.

    Suddetutsche Zeitung, 18/07/2021

    Etiquettes : Pegasus, espionnage, logiciels espions, NSO Group, Maroc, France, Emmanuel Macron,

  • Le Maroc corvéable à merci

    par Abdou BENABBOU

    On aurait tort de croire que le culot extravagant dont font preuve, en ce moment, les autorités marocaines leur soit subitement offert par un accès au rang d’une puissance alors que tout le monde sait que le Maroc n’a jamais aussi autant battu de l’aile. Leur impertinence actuelle et leur jeu de coq hardi sont au contraire et en tous points de vue un signe de désarroi face à la menace d’un naufrage certain. Le gigotement intempérant dont elles font preuve ne concorde pas avec leur petite hauteur et leurs actes ne sont pas dus à des fanfaronnades pour seulement acter définitivement les territoires sahraouis.
    Le scandale du Pegasus israélien en prenant une dimension mondiale vient de donner un éclairage sur une stratégie beaucoup plus large dont la monarchie alaouite ne serait qu’un outil pour des actions secrètes dont les initiateurs ne sont pas logés à Rabat. Violer l’intimité de plus de six mille personnalités algériennes n’est pas un jeu de pipeau et prétendre toute honte bue que le logiciel Pegasus est un petit artifice pour lutter contre le terrorisme d’une sornette éhontée relève de la plus incroyable des plaisanteries.
    Vendre son âme au diable est un exercice habituel de la monarchie marocaine qui ne date pas d’aujourd’hui. L’Histoire ne cesse de se répéter et on sait comment et pourquoi le maréchal Lyautey a été supplié par le monarque alaouite au début du vingtième siècle pour que le trône sauve des meubles branlants et anéantir définitivement la souveraineté du peuple marocain.
    La perfidie génétique en ébranlant aujourd’hui la conscience mondiale n’a pas de quoi étonner. Dès lors que le royaume a ouvert grands ses bras à l’Etat sioniste, il levait le voile sur une large et profonde stratégie, et le Maroc revêtait ses habits de sbire corvéable à merci pour se plier aux directives de ses maîtres pensants.
    On n’espionne pas plus de 500.000 acteurs politiques pour les rendre tous nus en prétendant participer à un jeu de marelle d’enfants. Faire croire que des poètes, des écrivains, des chefs d’Etat, des journalistes et tous les militants du progrès et de la bienfaisance sont de potentiels terroristes dépasse l’entendement.
    Etiquettes : Maroc, Espionnage, loogiciels espions, Pegasus, 
  • Maroc-Algérie: Cyber-espionnage à large échelle

    Maroc, Algérie, espionnage, Pegasus, logiciels espions, NSO Group,

    par Abdelkrim Zerzouri

    Faut-il s’étonner devant cette affaire de cyber-espionnage à large échelle par les autorités de certains pays, et tout particulièrement par le Royaume du Maroc, à l’aide d’un logiciel d’espionnage dénommé « Pegasus », contre des responsables et d’autres citoyens algériens, ainsi que des journalistes et des défenseurs des droits de l’Homme, à travers le monde? Cela choquerait des pays amis du Maroc, comme la France, également concernée par cette affaire de cyber-espionnage révélée par des médias français, le mardi 20 juillet, qui ont annoncé dans leurs comptes-rendus qu’un numéro du chef de l’État Emmanuel Macron figurait « dans la liste des numéros sélectionnés par un service de sécurité de l’État marocain, utilisateur du logiciel espion ‘Pegasus’, pour un potentiel piratage », mais pas l’Algérie, qui a des preuves formelles à propos de l’hostilité de ce pays à son égard plus graves que ce spyware.

    Rien d’étonnant, donc, pour l’Algérie, sauf que cela appelle à une vigilance accrue en matière de cyber-sécurité, voire une riposte sur tous les fronts, face à ces attaques répétées contre la sécurité et la stabilité du pays. D’ailleurs, cela ressort clairement dans les positions adoptées par les deux pays, l’Algérie et la France, qui ont tous deux ouvert des enquêtes pour éclaircir cette affaire.

    La France estime, selon le porte-parole du gouvernement que « c’est une affaire qui, si ce qui a été révélé par un consortium de médias, est confirmé et avéré, est très grave », alors que l’Algérie a laissé entendre, selon le ministère des Affaires étrangères et de la Communauté nationale à l’étranger, qu’on se réserve le droit de mettre en œuvre sa stratégie de riposte et se tient prête à participer à tout effort international destiné à établir collectivement les faits et à faire la lumière sur la matérialité et l’ampleur de ces crimes qui menacent la paix et la sécurité internationales, ainsi que la sécurité humaine ».

    Si le mal est fait par ce logiciel espion, livré par Israël aux pays arabes « amis », contre lequel on ne peut que se prémunir davantage sur le plan de la lutte contre les cyber-attaques et le renforcement des protocoles de sécurité des moyens de communication sensibles, il ne serait pas vain de dévoiler au monde entier, avec les preuves nécessaires, les visées agressives du Maroc, afin de lui ôter toute possibilité de se présenter en tant que victime, un rôle qu’il a l’habitude de jouer, à tout bout de champ. Pourrait-on s’attendre dans cette optique à une quelconque coopération entre les pays ciblés par ce logiciel espion et trouver, ensemble, les voies et moyens des sanctions à mettre en œuvre ? Difficile à imaginer quand on sait que le cyber-espionnage est une pratique, très répandue dans le monde, qui reste encore très complexe à cerner avec des preuves concrètes. Mais, dans cette affaire précise, on pourrait ne pas avoir besoin d’aller chercher loin et trop longtemps les preuves qui incrimineraient le Maroc. Ce dernier pays a annoncé qu’il va attaquer en diffamation Amnesty et Forbidden Stories, à l’origine des révélations sur les clients de ce logiciel espion, devant le tribunal correctionnel de Paris. Un procès qui promet.

    Le Quotidien d’Oran, 23/07/2021

    Etiquettes : Maroc, Algérie, Pegasus, espionnage, logiciels espions,

  • Nouveaux détails sur l’utilisation de logiciel espion Pegasus

    De nouveaux détails montrent comment Pegasus était utilisé pour espionner les opposants politiques

    Kevin Reed

    Parmi les nouvelles révélations rapportées lundi par le Guardian, citons le fait qu’au moins 50 personnes proches du président mexicain Andrés Manuel López Obrador « dont sa femme, ses enfants, ses assistants et son médecin » figuraient sur la liste des cibles possibles du logiciel espion Pegasus ; Rahul Gandhi, le principal opposant politique du Premier ministre indien Narendra Modi,  » a été sélectionné à deux reprises comme cible potentielle dans les données de numéros de téléphone qui ont fuité  » ; la fille américaine de l’activiste rwandais emprisonné, Paul Rusesabagina, qui a inspiré le film Hôtel Rwanda,  » a été victime de multiples attaques utilisant le logiciel espion NSO. « 

    Selon un rapport publié lundi par le Washington Post, Pegasus est un « logiciel espion de qualité militaire » censé avoir été développé pour « traquer les terroristes et les criminels », mais il a été utilisé sur une liste de pas moins de 50 000 numéros de téléphone portable à l’échelle internationale. Une enquête médico-légale menée par le Post et les 16 autres médias partenaires a montré que le logiciel espion NSO a réussi à infiltrer « 37 smartphones appartenant à des journalistes, des militants des droits de l’homme, des chefs d’entreprise et deux femmes proches du journaliste saoudien assassiné Jamal Khashoggi… ».

    Bien que les numéros de téléphone figurant dans la liste de données de NSO qui a fait l’objet d’une fuite ne contiennent pas les noms associés des personnes, les journalistes ont été en mesure d’identifier « plus de 1 000 personnes dans plus de 50 pays grâce à des recherches et des entretiens sur quatre continents. » Selon le Post, parmi les personnes identifiées figurent « plusieurs membres de la famille royale arabe, au moins 65 chefs d’entreprise, 85 militants des droits de l’homme, 189 journalistes et plus de 600 politiciens et fonctionnaires, dont des ministres, des diplomates et des officiers de l’armée et de la sécurité. Les numéros de plusieurs chefs d’État et premiers ministres figuraient également sur la liste. »

    Les journalistes visés par les opérations d’espionnage travaillent pour « CNN, l’Associated Press, Voice of America, le New York Times, le Wall Street Journal, Bloomberg News, Le Monde en France, le Financial Times à Londres et Al Jazeera au Qatar ».

    L’analyse médico-légale a été menée par le laboratoire de sécurité d’Amnesty International sur 67 smartphones et, parmi ceux-ci, « 23 ont été infectés avec succès et 14 ont montré des signes de tentative de pénétration. » Les tests effectués sur les 30 autres téléphones n’ont pas été concluants.

    Selon un rapport du Guardian publié lundi, les numéros de téléphone de 15 000 Mexicains figuraient dans les données divulguées, notamment « des politiciens de tous les partis, ainsi que des journalistes, des avocats, des militants, des procureurs, des diplomates, des enseignants, des juges, des médecins et des universitaires », et « la cybersurveillance n’est pas réglementée et échappe à tout contrôle au Mexique – un pays où les gouvernements fédéraux et des États ont longtemps utilisé des informateurs, des infiltrateurs et des dispositifs d’écoute pour surveiller et réprimer la dissidence ».

    Un rapport publié dans le Post lundi matin a examiné la manière dont Pegasus a infecté l’iPhone de Claude Mangin, l’épouse française d’un activiste politique emprisonné au Maroc. Un message texte a été envoyé sur le téléphone sans générer de notification ou d’avertissement que le iMessage d’un expéditeur inconnu contournait la sécurité des smartphones d’Apple et déposait le logiciel espion sur l’iPhone.

    Selon le rapport du Post, une fois que Pegasus est sur un smartphone, il peut « collecter des courriels, des enregistrements d’appels, des publications sur les médias sociaux, des mots de passe d’utilisateurs, des listes de contacts, des photos, des vidéos, des enregistrements sonores et des historiques de navigation », « activer des caméras ou des microphones » et « écouter des appels et des messages vocaux. » Le logiciel espion peut « collecter des journaux de localisation des endroits où un utilisateur a été et déterminer également où il se trouve actuellement, ainsi que des données indiquant si la personne est immobile ou, si elle se déplace, dans quelle direction ».

    Dans une série de longues déclarations officielles, dimanche dernier, NSO a nié être impliqué dans l’opération d’espionnage gouvernemental mondial qui cible les smartphones depuis cinq ans. La société a également affirmé que les données divulguées par Forbidden Stories et Amnesty International étaient inexactes et qu’elle n’était pas responsable de l’utilisation illégale de sa technologie par ses clients gouvernementaux non divulgués.

    Dans un passage particulièrement remarquable, NSO déclare : « Nous maintenons également nos déclarations précédentes selon lesquelles nos produits, vendus à des gouvernements étrangers contrôlés, ne peuvent pas être utilisés pour effectuer de la cybersurveillance aux États-Unis, et aucun client étranger n’a jamais reçu de technologie lui permettant d’accéder à des téléphones portant des numéros américains. C’est technologiquement impossible, et cela réaffirme le fait que les affirmations de vos sources ne sont pas fondées. »

    Le fait que cette déclaration ne mentionne pas le gouvernement américain en tant qu’utilisateur bien connu et avéré d’outils de surveillance similaires, tant au niveau national qu’international, est un aveu transparent de NSO que sa technologie a été approuvée, voire contractée en premier lieu, par l’appareil de renseignement militaire américain.

    Dans une série de tweets publiés dimanche et lundi, le lanceur d’alerte et ancien contractant de la NSA Edward Snowden a dénoncé NSO et l’utilisation de logiciels espions par le gouvernement. En réponse aux premiers rapports du Guardian dimanche, Snowden a écrit : « La société israélienne à l’origine de cette affaire – le groupe NSO – devrait porter la responsabilité directe et criminelle des décès et des détentions de ceux qui sont visés par les vecteurs d’infection numérique qu’elle vend et qui n’ont aucune utilité légitime. »

    Lundi midi, Snowden a ajouté : « Si nous ne faisons rien pour arrêter la vente de cette technologie, il n’y aura pas seulement 50 000 cibles. Il y aura 50 millions de cibles, et cela se produira beaucoup plus rapidement qu’aucun d’entre nous ne le prévoit. »

    Snowden a également écrit : « C’est une industrie qui ne devrait pas exister : ils ne font pas de vaccins – la seule chose qu’ils vendent, c’est le virus », et il a également souligné le fait que le groupe NSO a donné du « prix du sang » à des responsables d’Obama, de Trump et de Biden pendant leurs campagnes électorales.

    World Socialist Web Site, 19/07/2021

    Etiquettes : Pegasus, logiciels espions, NSO Group, espionnage, Edward Snowden,